Une figure avaline s'en est allée
En ce début d’automne 1973, Vincent Tur avale les 1 000 km qui séparent l’île de Ré de Val d’Isère. La raison ? Vincent possède dans chacune de ces destinations un magasin de photo. Pour rendre le voyage moins monotone, il n’est pas seul : dans sa R5, il emmène un gamin de 19 ans rencontré dans une discothèque rétaise à la mode où il travaillait comme portier. Ce jeune banlieusard, né à Saint-Maur-des-Fossés le 12 avril 1954, ne savait pas encore que ce voyage serait le tournant de sa vie. Raphaël Couprié deviendra, pour les avalins, « Raph », puis « Raph du 21 ».
La découverte
Vincent l’emploie comme preneur de vue sur le terrain. Appareil photo en main, il tire le portrait de centaines de vacanciers. Il y découvre la neige, cette belle inconnue qui lui fait les yeux doux. Il y prend goût et un désir obsessionnel naît en lui : devenir moniteur. Un espoir qui sera déçu malgré la régularité de son apprentissage. À la fois jeune et beau gosse, Raph se crée un personnage bougon, réservé, voire mystérieux. Une posture dont il se servira plus tard, même si la carapace tombait facilement, laissant dévoiler un être sensible et timide qui usait de cette armure pour cacher les angoisses du doute. S’intégrant à pas feutrés dans le microcosme avalin, il se lie d’amitié avec les frères Maître.
L'ascension
Pierre et Jean sont deux entrepreneurs locaux. Leur père a donné vie à « La Grande Ourse », chalet-restaurant mythique du front de neige. Les deux fils exploitent avec brio des endroits incontournables comme « La Perdrix Blanche », le « Brussel’s » et le « Club 21 ». Raph trouve en eux une amitié sincère. Photographe le jour, il confectionne des crêpes le soir à « La Perdrix » et gagne la confiance inconditionnelle des deux frères. Il est bientôt nommé directeur du restaurant du « Brussel’s ». Le travail ne manque pas et il en est l’un des meilleurs représentants ; les disettes de sa jeunesse s’oublient progressivement. Côté cœur, il trouve une stabilité bienvenue auprès de Mariane. De cette union naîtra Teddy, qui approche aujourd’hui de la cinquantaine. Le groupe d’amis de Val d’Isère s’étoffe : Vincent, Billy, Pierre, Jean et Minet. On y travaille dur, mais on y rit et on y skie beaucoup.
Les années de nuit
Sans le savoir, Raph aborde l'une des phases les plus importantes de sa carrière. Ayant repris le Club 21, discothèque de référence à Val d’Isère, Billy et Pierre souhaitent passer la main. Minet y travaille depuis plusieurs années ; Vincent est sollicité mais n'a plus la vocation d'un oiseau de nuit. Reste Raph, tenté par l’expérience. Il s’associe avec Minet en 1981. Les deux compères s’entendent à merveille : Minet est au service, Raph assure la surveillance et la tenue de l’endroit. Sa carrure impose le respect. Ce duo parfaitement complémentaire donnera au club ses plus belles années. Entre ses murs résonneront des concerts inoubliables lors du Valrock à la fin des années 80. De Hallyday aux Rita Mitsouko, c’est une époque où la fumée des cigarettes et la sueur humaine se transformaient en volutes typiques des nuits festives. Mais le temps passe, et avec lui arrive le développement inévitable d'une station devenue internationale. Les promoteurs s'installent. Un investisseur rachète l’ensemble immobilier pour y construire un hôtel sur les vestiges des souvenirs de toute une génération.
L'envol
Nous sommes en 2003. Raph cherche une nouvelle voie et déterre une passion enfouie : l’aviation. Il se lance à corps perdu dans le long et lourd apprentissage de l'aéronautique. Diplômes en poche, il devient pilote de ligne. Il manœuvre des jets privés, des Falcon ou des ATR. Il garde un souvenir ému d'un vol transportant des militaires et des membres de la DGSE au Mali. Son rêve ? Prendre les commandes d’un Boeing 747. Mais le destin en décide autrement. Au moment de revalider sa licence le jour de sa visite médicale, son cœur lui inflige une alerte, une petite crise suffisante pour lui interdire le pilotage. Déception et tristesse : Raph erre dans un brouillard de voies sans issue. Il partage sa vie entre sa maison estivale à L'Hospitalet, dans les Alpes-de-Haute-Provence, et ses hivers à Val d’Isère. Mais l’entrain s'efface devant le doute. La maladie s'installe... neurologique. Le savait-il ? Nous ne le saurons jamais.
2023
Daniel Vaquier, enfant de Val d'Isère, et sa femme Maria vivent désormais leur retraite à Chamonix. Ils connaissent bien Raph, que les années ont rapproché d'eux avec respect et amitié. Face à cette maladie dont il ne parle pas, le couple décide de le prendre sous son aile protectrice. Ils lui ouvrent leur cœur et leur maison pour lui offrir un refuge. C’est un engagement total, 24h sur 24. La maladie progresse, nécessitant un lit médicalisé et du matériel spécialisé. Daniel s’occupe de Raph dans ses moments les plus difficiles, un acte d’une humanité sans bornes.
Puis, le mardi 14 avril, deux jours après ses 72 ans, Raph se lève et se dirige vers le bureau de Daniel, qui comprend immédiatement la gravité de la situation. Malgré les premiers secours et l’intervention des pompiers, rien n’y fait. Raph a pris son dernier envol, emporté par une embolie pulmonaire consécutive à sa longue maladie. Intelligent et sensible, l’homme avait caché sa réelle personnalité derrière un exosquelette faussement rigide. Pour ceux qui ont connu cette époque, il restera l’un des piliers de l’esprit « village » de Val d’Isère, ce sentiment précieux qui se perd parfois dans le progrès.
Ses obsèques se dérouleront à l'Hospitalet et il sera ensuite incinéré. Il avait souhaité que ses cendres côtoient celle de Jo, un ami du service militaire.
Benoit Launay