C'est un petit chalet perdu au milieu de la montée du Col de l'Iseran. Le chalet Michel. S'il trône comme un promontoire au-dessus de Val-d'Isère, ce n'est pas par hasard. Le Michel en question n'est pas un anonyme. Il s'agit de Michel Benech, arraché à la vie mercredi matin à l'âge de 87 ans. C'est lui qui avait murmuré à l'oreille du maire, Marc Bauer, tout l'intérêt de ce cabanon. Les cyclistes fourbus peuvent encore y retrouver sur ses bancs une reprise de souffle avant de reprendre l'ascension. Ce petit mazot, tel qu'il a été conçu, respire toute la personnalité de son créateur. Il a été mis en place sans les honneurs qui auraient pu lui être rendus et juste pour le bien-être du plus grand nombre. Michel, c'était ça : un esprit d'entreprise sans fanfare animé par une générosité naturelle associée à un besoin viscérale de partage.
Né le 15 avril 1939 à Cahors, l'espiègle Michel Benech a butiné tout jeune les bancs de nombreuses écoles de sa région avant de monter à Paris pour y étudier la médecine. Imprégné par la passion du sport, il s'inscrit au PUC, le Paris Université Club, celui des grands jours. Malgré sa corpulence en opposition avec ses choix, il intègre la section Rugby en tant que Junior. Brillant, remarqué par la justesse de ses passes, il foule très vite la pelouse avec la 1ère section des seniors. Avec eux, il gagnera un match contre l'équipe nationale du Japon en 1962. Plus tard, il perpétuera la tradition de groupe en créant « l'Équipe Folklo du PUC », émanation festive et ouverte à tous les passionnés du ballon ovale. Il noue avec les All Blacks des liens solides et pérennes. C'est dans cette école du sport où l'on ne triche pas qu'il forge son sens des amitiés fortes, festives et loyales.
À l'issue de son doctorat, il s'oriente vers la radiologie et monte en 1965 à Noisy un premier cabinet avec deux confrères, des amis rencontrés les crampons au pied : Gérard Gauvin et Sacha Lubi, ce dernier étant toujours habillé en violet des pieds à la tête, une touche d'élégance décalée qui s'accorde parfaitement avec l'esprit du groupe. En entrepreneurs, Michel et ses collègues ressentent dès le début l'énorme potentiel de cette spécialisation. Ce sont les premiers à s'équiper d'un scanner dans l'Est parisien en créant le service de radiologie de la clinique de l'Orangerie. En visionnaire, Michel comprend que les développements technologiques foudroyants allaient amener de nouvelles prospections et sectorisations. Le groupe initial s'étend, il recrute de nouvelles compétences et occupe de nouveaux services dans différents hôpitaux et cliniques. Bref, une réussite discrète et humaniste dont il se dispense de l'éclat qu'il aurait pu en tirer.
Derrière ce point qui paraît figé dans la tenaille d'une rigueur angélique, l'autre Michel Benech cumule d'autres mandats existentiels quasi rocambolesques. Les lois des copains, du sport, des soirées jouant facilement les prolongations, des délices culinaires et des meilleurs vins sont légion.
Les repas parisiens à thème du mercredi soir avec son fidèle compagnon Jean-Michel invitant les copains de cœur ou de passage en étaient une illustration. Il y avait là l'héritage d'un esprit gaulois où se mélangeaient l'amitié, les ambiances potaches, les menus déclinés en fonction des vins amoureusement sélectionnés... rien que des nectars supérieurs issus de sa cave qu'il choyait avec amour, érudition et passion. Quelques chants résonnaient parfois à la fin de ces retrouvailles culinaires hebdomadaires, des couplets qu'il ne fallait pas, peut-être, mettre entre toutes les oreilles mais qui avaient la magie de véhiculer une certaine image d'un bonheur décomplexé, le temps de ces parenthèses enchantées. À ce propos, Michel se faisait l'interprète d'un répertoire exhaustif de chansons dites paillardes, vestiges issus de ses années estudiantines. Il emporte avec lui ce qui, contre vents et marées, représentait un patrimoine populaire d'une époque qui se meurt.
Excellent skieur, il monte sur les planches pour la première fois à Luz-Saint-Sauveur dans les Pyrénées. Il était encore enfant. C'est un curé en soutane qui lui prodigue les premiers conseils de base. Un détail qui n'est pas anodin, car il vouera un respect sans limite à l'abbé Charvin, un « copié-collé » de son curé pyrénéen, ayant assuré un ministère de 50 années à la paroisse de Val-d'Isère.
Prenant goût à la caresse de la neige, il s'inscrit aux stages de ski du SCAP, le Ski Club Alpin de Paris. Il découvre les stations françaises. À la fin des années 50, ces périples s'arrêtent net à Val-d'Isère, lui coupant l'envie de nouveaux territoires. Il s'établit entre la station et Michel des liens de cœur. Il en fera sa station de passions, d'abord logé à l'hôtel Moris puis à l'Hôtel Bellier. Ses traces dans la neige sont parfaites et une harmonie totale s'installe entre lui et le village. Un amarrage solide se crée, les amitiés se nouent, Val devient son refuge, sa deuxième maison.
S'il est le skieur « Michel », il est aussi parfois le docteur « Benech ». Il amène dans ses valises ses innombrables tenues de sport, mais aussi une trousse médicale de base et prodigue des infiltrations bénéfiques pour soulager les petits bobos de ses amis locaux. Pas question d'argent pour ces menus services. D'ailleurs, cette amicale assistance médicale trouvera un prolongement. Quelques années plus tard, il orchestrera des séances annuelles de bilans de santé complets en faisant « monter » à Paris quelques-uns de ses plus proches camarades avalins.
À la fin des années 80, son engagement à Val s'ancre plus fort encore. Il ouvre tout d'abord une boutique Escola dans la galerie des Cimes. Pas par esprit de business. Il y voit la volonté d'aider son ami espagnol dépositaire de la marque. L'ouverture du Val Village va lui donner une lumière nouvelle. Il y achète un appartement, en dessous duquel il investit dans les murs de la boutique sous-jacente. En même temps, il devient propriétaire du petit local commercial situé en face. Ayant eu vent de l'implantation d'un fast-food américain juste à côté, lui, le défenseur de l'art culinaire populaire français, ne s'y résout pas. La légede dit qu'il aurait monté avec deux associés un projet se rapprochant de « Maxim's » à Paris en lieu et place de ce local. Il emporte la mise auprès des promoteurs et... c'est ainsi que le Boubou Bar naît. Un bar ? Non, une institution où se rencontrent toutes les classes sociales. Le foie gras et les meilleurs cépages servent d'amuse-bouche dans d'interminables apéritifs. Il en fait son QG avec la volonté de conserver cette simplicité qui en fait le charme. C'est là que le cœur historique de Val battait.
Aux veillées interminables de cet endroit mythique s'oppose la fougue de la force tranquille de Michel. L'été, un Col de l'Iseran par jour à vélo les 80 printemps passés et une séance de yoga sur le balcon au réveil. Et si on lui demandait comment ça allait, il répondait : « Ça pourrait être pire ! ».
Positif, optimiste, on ne lui connaissait pas d'ennemis. Il avait une science de la vie admirable avec cette philosophie où « Tout finit par s'arranger ».
Depuis trois ans, les forces du corps faiblissaient jusqu'à créer des handicaps de mobilité. La souffrance de ces derniers moments de vie s'était installée. Malgré l'entourage permanent de ses proches, en ce mercredi matin du 22 juillet à 11 h, il n'a pas su résister à l'appel de l'au-delà, ce que son entourage devait considérer comme une délivrance pour lui.
Mais Michel n'est pas mort. Il reste tant de choses à écrire sur le roman de sa vie. Car il laissera un sillon creusé dans un terreau de générosité, de clairvoyance et d'amitié.
Il sera enterré dans le caveau familial de Cahors après une cérémonie religieuse en l'église du Montat à 15 h.
Benoît Launay