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25 janvier 2026 | Articles

Gérard Mattis, le dernier des « 5 frères » s'est éteint

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Gérard Mattis, le dernier des « 5 frères » s'est éteint

Le dernier des « 5 frères » est parti rejoindre la « fratrie des Mattis » (Guy, Philippe, Alain, Yvon et Gérard) dans un au-delà auquel il croyait profondément. Gérard Mattis n'est plus. Il s'est éteint vendredi soir, à 78 ans, à l'hôpital d'Albertville ; un départ si soudain que sa famille n'avait, à aucun moment, envisagé qu'il n'en ressortirait pas. On le savait affaibli ces dernières années, mais des complications inattendues l'ont arraché à la vie, plongeant son épouse Ghislaine, sa fille Audrey et ses deux petites-filles Cerise et Clémentine dans une tristesse infinie.

Il n'y a pas qu'elles qui sont sous le choc. Ses proches, mais aussi toute la grande famille avaline sont en émoi, déplorant la disparition d'un être qui incarnait l’âme profonde de Val d'Isère. Le départ de Gérard met en deuil toute une population, et même une corporation. Avec lui, s’efface la dernière génération des héritiers issus des grandes lignées ancestrales du pays qui régissaient — parce qu’ils en possédaient la terre — la destinée de leur village. Aujourd'hui, cette autorité s’est peu à peu diluée dans la diversité des nouveaux conquérants d'un hameau de montagne devenu, avant tout, une station de sports d'hiver.

C'est dans le petit hôtel-bureau de tabac « Le Bellevue », tenu par sa grand-mère, que Gérard a vu le jour le 16 février 1947. « Petit dernier » des cinq frères, fils de Roger et Yvonne, il gardait pour premier souvenir l'école primaire située à côté de l'église. C'est auprès de ses instituteurs, Mme Mattis et M. Costerg, qu’il a forgé sa construction intellectuelle : « Ils étaient très rigoureux. M. Costerg nous accompagnait au ski ; il nous a transmis la culture de la montagne, de l'effort et de la rigueur ». Imprégné de ces valeurs, il en avait fait sa ligne directrice, y ajoutant la volonté, la générosité et un amour indéfectible pour les siens.

La jeunesse de Gérard ne fut pas un long fleuve tranquille. L'amour infini de ses parents ne l'exemptait pas des tâches quotidiennes à la ferme familiale et à l'hôtel Tsanteleina, bâti l'année de sa naissance. « Avec mes galoches, des sabots en bois, je rentrais le soir de l'école. Une heure pour mes devoirs, puis j'aidais maman à remplir les coquilles de beurre. C'était une heure à une heure et demie de travail tous les soirs jusqu'à 21h30. Il n'y avait pas de télévision à l'époque. » Il confiait plus tard : « J’étais le petit dernier. Il y avait le pilote, mon père, puis l'aîné, mon frère Guy. Je n'avais rien à dire. Quand il fallait se lever à 5h du matin pour faucher les blés, je n'avais pas le choix, c'était comme ça. Les vacances, on ne savait pas ce que c'était. »

L'entraide familiale étant la clé de voûte de l'organisation, seul Philippe avait pu s'octroyer du temps pour rejoindre le Club des Sports. « C'est pour cette raison que je n'ai vraiment commencé à skier qu'à l'âge de 11 ans », avouait Gérard. Cela ne l’empêcha pas d’acquérir une connaissance subtile de la neige, prodiguant plus tard des conseils éclairés dans son magasin, Sport shop Mattis. Il créa d'ailleurs les célèbres « Stages Mattis », où ont défilé des dizaines de jeunes athlètes citadins, dont certains sont devenus de grandes célébrités.

Ce socle de travail et d'amour a soutenu l’incroyable parcours d'adulte de Gérard. En faire la liste exhaustive exigerait de longs paragraphes, tant son tempérament en avait fait l'homme incontournable des grandes orientations avalines. L'un de ses plus grands atouts était sa capacité à écouter et à converser, avec la même considération, un employé de station ou un ministre.

Animé par la passion de son village, dont son frère Yvon avait été maire, Gérard avait conservé, une fois adulte, un sens de la gestion paternaliste allié à un engagement profond pour le bien commun. On se souviendra de lui comme d’un « guide » de l'histoire locale.

Qu'il soit président de l'Office du Tourisme, conseiller municipal ou président de l'Union des commerçants, Gérard était un homme de discours, réclamé lors de chaque événement officiel. Tel un tribun, il maniait l'envolée lyrique avec brio, capable de citer Confucius au milieu d'un plaidoyer pour la pratique du 4x4 lors du Salon d'été. Mais les avalins l'ont vu fondre en larmes lors de l'allocution inaugural de son hôtel "Les 5 frères".

Mais il était aussi doté d’une vision pragmatique. Il fut le premier, il y a plus de dix ans, à croire en l'essor du vélo électrique en montagne. Malgré le scepticisme ambiant, l'avenir lui donna raison. On n'oubliera pas non plus son leitmotiv, « À l'attaque ! », cri de ralliement pour mobiliser ses troupes au service des clients.

L'ouverture précoce et la fermeture tardive de la station, c'était lui aussi. Il croyait dur comme fer aux « ailes de saison » pour forger l’identité et la valeur ajoutée de Val d'Isère. Il mettait une fierté immense à remettre des médailles de fidélité aux anciens clients, transformant chaque cérémonie en une ode à la gloire des « ambassadeurs » de la station. Devant lui, les plus grands patrons du CAC 40 ou des musiciens internationaux affichaient une réelle émotion.

Son exigence était totale, qu’il s’agisse de la mise en route des canons à neige dès les premiers froids de novembre ou du maintien du ski d'été, une conviction qu'il n'a jamais lâchée.

Capable de ranimer l'Union des Commerçants ou de défendre une cause au plus haut sommet de l'État, il portait toujours autour du cou cette pochette contenant les numéros directs des plus grands entrepreneurs et journalistes français, qui lui répondaient toujours à la première sonnerie.

Enfin, il y eut le rêve de sa vie : occuper, durant la période du Covid, le poste de maire. Plus qu'un honneur, c'était pour lui un devoir. Alors que le pays manquait de masques, Gérard réussit à en acheminer 70 000 jusqu'à Val d'Isère pour protéger la population, notamment les aînés, en finançant l'opération sur ses propres deniers. Durant cette même période, il parvint même à convaincre le Préfet d'autoriser les Avalins à sortir en montagne pour... ramasser les pissenlits.

Gérard Mattis était un créateur de liens, un « influenceur » avant l'heure, le liant indispensable de la recette avaline et un homme d’une générosité discrète. Il faudra beaucoup de temps pour que s’estompe le souvenir de cette personnalité à la mèche rebelle qui restera, à jamais, inimitable.

Benoit Launay

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